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Depuis que Sabin avait découvert cette femelle rousse dans sa cellule de verre, il ne l’avait plus quittée des yeux. Il était fasciné par sa longue chevelure aux boucles folles, d’une étrange couleur blonde méchée de rouge. Elle avait des sourcils d’un auburn sombre, tout aussi exquis que ses cheveux, un nez légèrement retroussé, des joues pleines de chérubin. Quant à ses yeux, ambre et striés de gris, pétillants de sensualité, hypnotiques… Ils étaient un régal pour les sens. De longs cils recourbés les encadraient, soulignant avec indécence leur étrangeté.
En dépit de la couche de terre qui recouvrait son visage, il la trouvait éclatante, lumineuse.
Elle était plutôt petite et menue, avec des seins ronds, des hanches étroites, des jambes longues qu’il ne pouvait s’empêcher d’imaginer autour de sa taille, s’agrippant fortement à lui, résistant aux turbulences causées par le va-et…
— Tu n’as pas le droit d’avoir de telles idées. Et tu le sais…
Non, il n’avait pas le droit… Darla, la dernière femme qu’il avait aimée, s’était suicidée. Il s’était juré, depuis, de se tenir à distance des femelles. Mais cette jolie rousse l’attirait irrésistiblement et, apparemment, elle intéressait aussi Crainte qui sentait en elle une nature passionnée.
Sabin avait déjà compris que la femelle rousse n’était pas une mortelle et qu’elle donnait du fil à retordre à son démon. Mais Crainte n’était pas né d’hier. Il finirait bien par trouver la brèche de cette récalcitrante pour distiller son poison. De plus, le défi l’excitait, et il prévoyait probablement de s’acharner sur elle pour réduire à néant jusqu’au plus ténu de ses espoirs.
Sabin se demanda à quel genre de créature ils avaient affaire. Il avait rencontré au cours des siècles un certain nombre d’immortels, mais celle-ci ne ressemblait à rien de ce qu’il croyait connaître. Elle était d’apparence fragile, comme une simple mortelle, même si l’éclat étrange de ses yeux ambre la trahissait. Et aussi ses griffes.
Ah, sentir ces griffes-là lui lacérer le dos…
Pourquoi les chasseurs l’avaient-ils retenue prisonnière ? Sur les six femmes qu’ils venaient de libérer, trois portaient en leur sein un enfant, et cela ne pouvait signifier qu’une chose : les chasseurs avaient décidé de se reproduire avec elles. Sans doute rêvaient-ils d’une descendance de demi-mortels… Sabin venait de reconnaître deux sirènes arborant d’affreuses cicatrices au niveau de la gorge. Elles n’avaient pas crié comme les autres, elles n’avaient pas même ouvert la bouche pour les remercier… Les chasseurs leur avaient probablement arraché les cordes vocales. Il avait aussi identifié une femme vampire privée de ses crocs, une gorgone dont on avait rasé la chevelure de serpents, et une servante de Cupidon à qui l’on avait bandé les yeux, sans doute pour l’empêcher de lancer ses sortilèges d’amour.
Les chasseurs n’avaient pas hésité à faire subir les pires cruautés à ces délicates créatures. Jusqu’où étaient-ils allés ? Quel sort avaient-ils donc réservé à la rousse, la plus belle de toutes ? Elle ne portait qu’un petit haut à bretelles et une minijupe qui ne dissimulait pas grand-chose de son anatomie, mais il ne voyait sur sa peau ni bleus ni marques, aucune trace de mauvais traitements. Pourtant, cela ne prouvait rien. La plupart des immortels cicatrisaient rapidement.
« Je la veux. »
Elle lui avait souri, tout à l’heure, comme pour le remercier d’être venu à son secours, et son visage avait irradié une telle lumière qu’il en avait été aveuglé.
— Moi aussi, je la veux, intervint Crainte.
— Tu ne peux pas l’approcher sans lui faire de mal, rappela Sabin.
Hélas, cela signifiait que lui non plus ne pouvait l’approcher.
— Tu te souviens de Darla ? Elle était solide et forte, mais tu as tout de même réussi à la détruire.
Un rire joyeux lui répondit.
— Bien sûr que je me souviens. Je me suis tellement amusé.
Sabin serra les poings. Horrible démon… Aucune femme ne résistait longtemps au lent poison distillé par cette moitié sombre de lui-même.
« Tu n’es pas assez jolie. » « Pas assez intelligente. » « Personne ne peut t’aimer vraiment. »
— Sabin ! appela la voix d’Aeron. Nous sommes prêts.
Sabin fit signe à la femelle rousse d’avancer.
— Venez, dit-il.
Mais elle avait de nouveau reculé tout au fond de sa cellule et tremblait de tous ses membres. Sabin en fut surpris. Pourquoi se comportait-elle comme un petit animal terrorisé ?
— Je vous ai dit que nous ne vous voulions aucun mal, lui rappela-t-il d’une voix douce.
Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Puis, tout à coup, la lueur dorée de ses yeux devint plus intense, plus sombre, se dilata pour se mêler au blanc de son globe oculaire.
— Que signifie… ?
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que la jolie rousse s’était volatilisée. Il tourna sur lui-même pour la chercher du regard. Rien. Puis le chasseur qui les avait suppliés de ne pas la libérer poussa un cri atroce et son corps s’effondra au sol, sans vie, dans une mare de sang. Tout cela en l’espace d’une seconde.
— La fille ! s’écria Sabin en saisissant l’un de ses poignards. Cherchez la fille !
Il ne songeait plus qu’à la protéger de la puissance maléfique qui venait de tuer le chasseur.
Mais la femelle rousse demeura invisible. Peut-être possédait-elle, comme Lucien, le pouvoir de disparaître à volonté ? Dans ce cas, il ne la reverrait sans doute jamais et…
— Derrière toi, lança Cameo.
Pour une fois, sa voix exprimait la surprise plus que le désespoir.
— Par tous les dieux…, murmura Paris. Je n’ai même pas eu le temps de la voir bouger. Et pourtant…
— Elle n’a tout de même pas… Est-ce que… ? Comment aurait-elle pu… ?
C’était Maddox, à présent, qui exprimait son désarroi, tout en se frottant le visage, comme s’il n’arrivait pas à en croire ses yeux.
Sabin fit volte-face vers l’intérieur de la cellule. La jolie rousse s’y était de nouveau réfugiée, assise, recroquevillée. Un filet de sang coulait de sa bouche. Elle serrait dans l’une de ses mains un organe long et mou qui ressemblait à une trachée. Elle avait mordu le chasseur à la gorge. Ou plutôt elle lui avait tranché la gorge avec ses dents.
Quelques minutes plus tôt, quand le chasseur leur avait affirmé que cette femme était un monstre, Sabin ne l’avait pas cru. Il changea brusquement d’avis.
Il entra comme un automate dans la cellule, la tête vide. Qu’allait-il faire de cette dangereuse créature ? L’abandonner ici ? Non ! Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais il ne l’envisagea pas une seconde. De plus, elle n’était pas si dangereuse que ça… Après tout, elle ne s’était attaquée ni à lui ni à ses compagnons.
— Sabin, intervint Gideon avec un grand sourire. Je crois que tu as raison d’entrer dans la cellule de cette femme sans te poser de question. Ce chasseur mentait.
— Tu sais à quoi nous avons affaire ? lui demanda Sabin.
— Non, assura Gideon.
Réponse qui devait s’entendre comme : « oui ».
— Cette femme n’est pas une harpie, une de ces créatures infernales que les dieux ne laissent pas errer librement sur la terre, poursuivit Gideon. Je n’ai jamais eu affaire à elles et je ne sais pas qu’elles peuvent anéantir en quelques secondes toute une armée de mortels.
Gideon venait de proférer une vérité par inadvertance. Il aurait dû dire qu’une harpie ne pouvait pas anéantir une armée, et il se tordit aussitôt de douleur. Il n’avait droit qu’au mensonge, son démon ne supportant rien d’autre. Sabin le regarda d’un air apitoyé tout en traduisant : « Gideon avait rencontré une harpie, une vraie, une divinité de la dévastation et de la vengeance, plus rapide que le vent, un être capable de tuer un guerrier immortel. »
— Quand ? lui demanda-t-il.
— Quand je n’étais pas prisonnier des chasseurs, répondit Gideon entre deux gémissements.
Il avait été prisonnier des chasseurs pendant trois mois et ceux-ci l’avaient atrocement torturé.
— L’une d’elle n’a pas détruit la moitié du camp des chasseurs avant même qu’ils aient eu le temps de donner l’alarme. Ceux qui sont restés ne l’ont pas maudite, elle et ses sœurs.
— Une harpie…, murmura Strider. Mais les harpies sont des êtres hideux, avec une tête de femme sur un corps d’oiseau !
— Tu sais aussi bien que moi que les mythes colportés par les humains sont truffés d’inexactitudes, rétorqua Sabin. Ce n’est pas parce qu’on y décrit les harpies comme des monstres hideux qu’il faut le croire.
Il prit ses armes et les jeta au sol.
— Sortez tous d’ici, dit-il. Je vais traiter seul avec elle.
Une vague de protestations lui répondit.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, ça se passera très bien, affirma-t-il.
— En es-tu bien sûr ? murmura en lui la voix de Crainte.
— Oh, toi, oublie-moi un peu.
— Mais elle est…, commença Maddox.
— Je vais la convaincre de venir avec nous, coupa Sabin.
Cette harpie représentait un atout, une arme formidable. Une arme dangereuse, à manier avec précaution, mais qu’il pouvait mettre à son service.
« Mettre à mon service… Et de plus d’une manière…»
— Jamais de la vie, protesta Maddox. Pas question qu’une harpie cohabite avec Ashlyn.
— Tu as vu comme moi de quoi elle était capable, fit remarquer Sabin.
— Justement, oui, j’ai vu, déclara Maddox avec irritation. Et c’est bien pour ça que je ne veux pas qu’elle approche ma femelle, qui est une mortelle et qui attend un enfant. Nous n’emmenons pas la harpie.
Maddox était le plus féroce d’eux tous, mais il devenait pitoyable dès qu’il s’agissait de sa femelle. Sabin ne put s’empêcher de le mépriser et se jura de ne jamais se laisser prendre, comme lui, dans les filets de l’amour.
— Elle hait probablement les chasseurs autant que nous, insista-t-il. Elle pourrait être utile à notre cause.
— Non, répéta Maddox d’un air buté.
— Elle sera sous ma responsabilité et je m’arrangerai pour qu’elle ne montre ni ses griffes ni ses crocs, répliqua Sabin.
— Tu la veux, elle est à toi, dit Strider.
Strider était un bon compagnon, toujours prêt à le soutenir.
— Propose un marché à Maddox, ajouta Strider. Tu emmènes la harpie, et en échange Ashlyn sera dispensée de se rendre en ville pour écouter les voix du passé.
Maddox eut l’air tenté, mais il fit tout de même la grimace.
— J’accepte le marché, à condition qu’on attache la harpie, dit-il.
— Non, répondit Sabin d’un ton qui n’admettait pas de réplique. J’ai dit que je m’en chargeais.
Il n’aimait pas l’idée qu’un de ses compagnons approche cette femme, même pour la ligoter. Il tenta de se faire croire que c’était parce qu’elle lui faisait pitié. La pauvre avait déjà tellement souffert… Et puis, elle était visiblement sujette à des colères. Il fallait la prendre par la douceur…
Mais les ficelles étaient un peu grosses, et il dut admettre que la jolie rousse lui plaisait et qu’il en était jaloux.
Un homme attiré par une femme avait du mal à résister. Même quand cet homme avait juré de ne plus s’intéresser aux femmes.
Cameo s’approcha de lui, sans quitter des yeux la harpie.
— Si tu la confiais à Paris ? suggéra-t-elle. Il est capable d’amadouer la plus revêche des femelles. Il vaut mieux que celle-ci soit de bonne humeur, non, tu ne crois pas ?
La confier à Paris ? Ce bellâtre auquel les femmes, mortelles ou immortelles, ne savaient pas résister ? Paris, gardien de la Luxure, qui avait besoin de sa dose quotidienne de sexe pour ne pas dépérir ? Sabin grinça des dents quand l’image de Paris copulant avec la rousse lui traversa l’esprit – leurs corps enlacés, les mains du guerrier agrippant la sauvage chevelure de la harpie et…
Jamais !
Il devait pourtant reconnaître que l’idée de Cameo n’était pas si mauvaise. Motivée par l’amour, la harpie se battrait plus volontiers avec eux. D’un autre côté, Paris n’aurait pu s’accoupler qu’une seule fois avec elle, car son démon exigeait une femme différente chaque jour, et cela risquait de déplaire à la violente créature, voire de la mettre en fureur, et même, finalement, de l’inciter à se ranger dans le camp des chasseurs pour se venger.
Au bout du compte, il décida donc que l’idée était mauvaise. Point.
— Laissez-moi quelques minutes avec elle, répéta-t-il. Si elle me tue, Paris tentera sa chance.
Personne n’osa rire.
— Laisse-le au moins l’endormir comme les autres, insista Cameo.
Sabin secoua la tête.
— Si elle se réveille avant qu’on arrive au château, elle va s’affoler et nous attaquer, fit valoir Sabin, qui ne manquait décidément pas d’arguments. Je veux tenter de la convaincre. Sortez et laissez-moi avec elle, comme je vous l’ai demandé.
Il y eut une pause. Puis des bruits de pas, plus lourds que de coutume, car les guerriers charriaient dans leurs bras les femmes endormies. Enfin, Sabin resta seul avec la harpie aux cheveux roux. Ou plutôt blond roux, de cette couleur qu’on appelait blond vénitien, en plus vif. Elle était encore accroupie sur le sol de sa cellule et murmurait tout bas, en serrant convulsivement la trachée dans sa main.
— Tu es vraiment une très vilaine fille, lui murmura Crainte. Sais-tu ce qui arrive aux méchantes comme toi ?
— Laisse-la tranquille, intervint Sabin. Je t’en prie. Elle a attaqué un de nos ennemis, un de ceux qui cherchent la boîte de Pandore pour t’y enfermer.
Crainte poussa un hurlement horrifié. Il avait passé des milliers d’années dans cette boîte, dans le noir et le chaos, et il n’aurait voulu pour rien au monde y retourner. Il suffisait de prononcer le nom de cette boîte pour le terroriser.
Sabin ne souhaitait aucun mal à Crainte. Son démon était devenu une partie de lui-même et il avait appris à l’aimer. Il aurait donné l’un de ses poumons, plutôt que de se séparer de lui. La perte d’un poumon n’aurait pas causé sa mort. Un poumon, ça se régénérait facilement.
— Laisse-moi quelques minutes en paix avec elle, reprit-il. Je t’en prie.
— Très bien, puisque tu sembles y tenir, soupira Crainte.
Rassuré par cette réponse, Sabin alla s’accroupir près de la fille.
— Je suis désolée, désolée, désolée.
Elle s’excusait, mais elle continuait à regarder droit devant elle, dans le vide.
— Je vous ai attaqué ? demanda-t-elle.
— Non.
Il comprit que la pauvre créature n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé et s’empressa de la rassurer.
— Vous avez éliminé un homme qui méritait la mort. Vous n’avez rien à vous reprocher.
— Je l’ai tué, je suis un monstre, gémit-elle en se tassant sur elle-même.
— Il n’a eu que ce qu’il méritait, insista-t-il d’un ton ferme, tout en tendant lentement le bras vers elle. Laissez-moi vous aider, vous voulez bien ?
Il lui prit la main et l’obligea délicatement à ouvrir les doigts, pour lui faire lâcher la trachée ensanglantée qu’il s’empressa de jeter au loin.
— C’est mieux comme ça, non ? dit-il.
Heureusement, son geste ne déclencha pas la fureur de la créature. Au contraire, il crut même l’entendre soupirer de soulagement.
— Comment vous appelez-vous ? se risqua-t-il à demander.
— Pardon ?
Toujours très lentement, en prenant soin de ne pas la brusquer, il écarta de son visage une longue mèche de cheveux roux. À sa grande surprise, elle parut apprécier cette discrète caresse et rechercha même le contact de sa main en laissant aller sa joue dans sa paume. Il l’accepta, tout en savourant secrètement la douceur de sa peau – et en s’avouant vaguement qu’il s’aventurait en terrain dangereux. Il n’avait pas le droit de céder à l’attirance qu’il ressentait pour elle, de permettre à son désir de s’exprimer et de grandir… Il n’aurait pas voulu qu’elle souffre autant que Darla et que cela finisse par un suicide. Mais il ne s’écarta pas d’elle, pas même quand elle prit sa main pour la guider dans ses cheveux. Il lui massa gentiment le crâne et elle se mit quasiment à ronronner.
Sabin ne se souvenait pas avoir manifesté autant de tendresse à une femme, pas même à Darla. Non… Pas même à Darla… Cette créature rousse le faisait littéralement fondre de douceur. Elle paraissait tellement esseulée et perdue. Lui aussi connaissait la solitude. Il dut se retenir pour ne pas la prendre dans ses bras.
— Tu vois ? Tu en es déjà à vouloir la consoler. C’est très mauvais signe.
Il laissa retomber son bras.
La créature rousse laissa échapper un petit cri de désespoir et Sabin dut se faire violence pour garder ses distances. Comment cette pauvre petite chose apeurée avait-elle pu attaquer un chasseur avec une telle sauvagerie ? Cela semblait impossible, et il ne l’aurait jamais cru s’il ne l’avait vu de ses yeux. Enfin, « vu »… Façon de parler, parce que la chose s’était passée si vite qu’il n’avait rien vu.
Il lui vint à l’esprit qu’elle était peut-être, comme lui et ses compagnons, prisonnière d’une puissance obscure tapie au fond d’elle, d’une force qui se manifestait quand bon lui semblait, qui se servait de son corps comme de celui d’une marionnette pour accomplir ses noirs desseins. Mais oui, bien entendu, il ne pouvait s’agir que de ça… Le brusque changement de couleur de ses yeux avant l’attaque, son abattement quand elle avait pris conscience de ce qu’elle avait fait… La pauvre n’avait rien maîtrisé ni décidé.
Cette femme vivait sans doute le même calvaire que Maddox, gardien de la Passion, dont le démon piquait des colères noires et qui se réveillait ensuite, torturé par la culpabilité.
— Quel est votre nom, jolie rousse ? insista-t-il.
Les lèvres de la rousse s’avancèrent en une charmante moue qui imitait celle de Sabin.
— Mon nom ?
— Oui, votre nom. Vous avez bien un nom ? Comment vous appelle-t-on ?
Elle battit des paupières.
— Comment on m’appelle ? répéta-t-elle comme si elle avait besoin de réfléchir à la question.
Mais sa voix était de plus en plus claire et assurée. Elle refaisait surface.
— Qui je… ? Oh… Je m’appelle Gwendolyn. Gwen. C’est mon nom.
Gwendolyn. Gwen.
— C’est un très joli nom et qui vous va très bien, dit-il.
Son visage avait repris des couleurs et elle battit des paupières, cette fois en le regardant droit dans les yeux. Elle lui offrit un sourire hésitant, mais qui trahissait le désir de communiquer, le soulagement, l’espoir.
— Vous êtes Sabin, dit-elle.
Il ne s’était pas présenté… Elle avait dû entendre ses compagnons prononcer son nom… À travers la vitre de sa cellule… Jusqu’à quel point avait-elle l’oreille fine ?
— Oui, répondit-il.
— Vous avez tenu parole, vous n’avez pas levé la main sur moi, même quand je…
Elle se tut et rougit. De honte, probablement.
— Non, je n’ai pas levé la main sur vous.
Il eut envie d’ajouter qu’il ne le ferait jamais, mais il se tut, parce qu’il n’en était pas sûr. Il avait déjà sacrifié un ami, le meilleur qui soit, et aussi de nombreuses femmes, à sa lutte contre les chasseurs. Il ne ferait pas d’exception pour la jolie rousse. Entre sa cause et ce charmant petit oiseau, si charmant soit-il, il choisirait sa cause et il le savait.
— Sauf si tu te ramollis, comme Maddox, railla Crainte.
— Certainement pas.
Il avait besoin de cette femelle. Il allait se servir d’elle. Rien de plus.
Le regard de Gwen balaya la salle vide, et son sourire s’effaça.
— Où sont vos hommes ? Ils étaient là, avec vous, je ne les ai pas… ? Je…
— Non. Ils attendent dehors.
Gwen soupira de soulagement.
— Merci, murmura-t-elle tout bas.
Il comprit qu’elle se parlait à elle-même.
— Je… Oh… Par tous les dieux…
Elle venait de remarquer le corps du chasseur et pâlit de nouveau.
— Il… Il… Tout ce sang… Comment ai-je pu… ?
Sabin fit un pas de côté, de manière à lui cacher le cadavre.
— Avez-vous faim ? Soif ?
Les yeux étranges de la femelle rousse se rivèrent aux siens. Ils brillaient de convoitise.
— Vous avez de quoi manger ? De la vraie nourriture ?
— J’ai des barres énergétiques, répondit-il. Je ne sais pas si on peut appeler ça de la vraie nourriture, mais ça vous redonnera des forces.
Avait-elle vraiment besoin qu’on lui redonne des forces ?
Elle abaissa ses longs cils et soupira de contentement.
— Des barres énergétiques, oui, ça me ferait l’effet d’un festin. Je n’ai pas mangé depuis un an et j’ai une envie folle de sucreries.
Une année entière sans avaler la moindre miette ?
— Ils ne vous ont rien donné à manger ?
Ses longs cils se soulevèrent. Elle ne répondit pas, mais elle n’en avait pas besoin, son expression désolée en disait assez.
Sabin se jura de tuer de ses propres mains les immondes geôliers de ces catacombes dès qu’ils auraient fini de les interroger. Il se jura aussi de prendre son temps, de prolonger leur agonie, de profiter de chaque coup de couteau et de chaque goutte de sang. On n’avait pas le droit d’affamer une créature pendant un an. Pas même quand cette créature était une harpie.
— Pour quelqu’un qui n’a pas mangé depuis un an, vous me paraissez relativement en forme, fit-il remarquer.
— Ils diffusaient dans la ventilation des substances pour me nourrir. Et pour me rendre docile…
— En ce qui concerne la docilité, leurs produits n’ont pas eu beaucoup d’effet sur vous, ricana-t-il.
— Non, répondit-elle sans la moindre trace d’humour.
Elle passa sur ses lèvres sa jolie petite langue rose et pointue.
— Vous en avez sur vous, des barres énergétiques ? demanda-t-elle.
— Je n’en ai pas sur moi, il faudrait que nous sortions de cette salle. Vous en sentez-vous capable ?
Elle en était capable, il n’en doutait pas, mais elle n’était peut-être pas d’accord. Il préférait lui laisser le choix. La contraindre revenait à risquer cent fois la mort. Il se demanda comment les chasseurs s’y étaient pris pour l’emprisonner.
Elle hésita. À peine.
— Oui, je pense que oui, dit-elle.
Toujours avec des gestes lents et doux, Sabin la prit par le bras pour l’aider à se lever. Une fois debout, elle vacilla. Du moins, il eut l’impression qu’elle vacillait, jusqu’à ce qu’il se rende compte que non, pas du tout, elle s’appuyait volontairement à lui, elle recherchait son contact. Il se raidit et se redressa en prenant un air distant. Des distances… Conserver ses distances.
Mais quand elle soupira de contentement et que son souffle chaud caressa son torse à travers les déchirures de sa chemise, il ferma les yeux d’extase et, oubliant toutes ses bonnes résolutions, il glissa un bras autour de sa taille pour l’attirer à lui. Elle s’abandonna, confiante, et posa sa tête au creux de son épaule.
— Ça aussi, ça m’a beaucoup manqué, murmura-t-elle. La tiédeur et la force d’un torse d’homme…
— Elle a trop confiance en toi, murmura Crainte à Sabin d’un ton plein de mépris.
Pour lui, bien sûr, la confiance était un signe de faiblesse.
Sabin n’était pas de son avis. Cette femme semblait le considérer comme un preux chevalier, pas comme un prince des ténèbres. Elle n’avait pas peur de lui. Il était heureux qu’elle songe à se placer sous sa protection.
Mais il dut tout de même reconnaître qu’elle était imprudente de se fier ainsi à lui. Il n’était pas un héros. Pas le moins du monde.
— Laisse-moi lui parler, supplia le démon d’un ton de gamin capricieux.
— Silence, répondit Sabin.
Si Gwen se mettait à douter de lui, cela risquait de réveiller la féroce harpie, et donc de mettre en danger ses compagnons.
Mieux valait décidément se tenir à distance de la rousse. Il la lâcha et s’écarta d’elle.
— Je préfère éviter les contacts physiques avec vous, dit-il d’une voix rauque et plus dure qu’il n’aurait voulu.
Elle lui jeta un regard éperdu, puis pâlit.
— À présent, venez, ordonna-t-il. Allons rejoindre les autres.